Actualités

Axes de recherche pour le quinquennal 2015-2020

 

Axe 1. Trans/former, performer, partager

 Axe 2. Corps et environnement

 Axe 3. Puissance du mode Mineur

Axe 1 — Trans/former, performer, partager

Responsables : Nicole Ollier, Arnaud Schmitt

Le précédent Axe 1 interrogeait les problématiques liées à la frontière dans le contexte de la mondialisation, à leur effacement mais aussi leur exacerbation, leur réapparition, leur déplacement. Au-delà de l’étude géopolitique, il analysait les représentations de la frontière et les phénomènes de déterritorialisation et de crispations territoriales. L’axe « Trans/former, performer, partager » reste attaché aux notions de franchissement et de seuil, mais privilégie les pratiques esthétiques, linguistiques ou pédagogiques. La frontière franchie est invisible, elle scinde l’espace intersubjectif dans lequel émetteur et récepteur, narrateur et narrataire, auteur et lecteur.trice/spectateur.rice ou encore pédagogue et apprenant.e tentent de construire un sens commun tout en dépassant la binarité de cette interface. Après les tournants – interprétatifs, narratifs, discursifs – du 20e siècle, un paradigme innerve la pensée philosophique et esthétique contemporaine : l’externalisation, antidote au classicisme essentialiste. La théorie de la réception, continentale (Jauss, Iser, Escarpit, Eco) ou américaine (Booth, Rabinowitz, Fish), l’étude de l’intertextualité, de l’hypertextualité et de l’intersémioticité (Peirce, Barthes, Genette, Bal, Chatman) ou encore du paratexte (et donc des seuils), classique (Genette) ou transmédial (Stanitzek ou Birke et Chris) ont remis en question la vision de l’objet esthétique comme espace clos et des pratiques esthétiques comme événements unilatéraux. L’œuvre d’art est ainsi envisagée comme connectée, reliée à d’autres œuvres, parfois inconsciemment, et elle se réalise alors dans sa réception, elle se partage dans un espace plurilatéral et transforme ceux qui la produisent et ceux qui la reçoivent. Alors que Barthes, dès 1970, faisait du performateur une figure utopique de l'auditeur (« Musica Practica »), contribuant ainsi à une dénaturalisation de l'idée d'œuvre, l'art et la pensée sont devenus performance, (« performance philosophy » ou la soma-esthétique de Richard Shusterman). Pas seulement interactif, l’objet esthétique se veut transmédial (Marie-Laure Ryan, invitée 2014 de NATA), il se dématérialise et navigue dans le monde numérique. Nous rendrons compte de ces notions d’externalisation, de transformation mais aussi de rencontre et de partage à travers des pratiques et des disciplines aussi différentes que la traduction, la didactique, la linguistique, la théorie littéraire et les arts visuels. Cet axe de CLIMAS peut par ailleurs être considéré comme un développement de l’axe d’établissement « Ecrire, représenter, traduire ».

Articulée à la diffusion de conceptions postmodernes anti-essentialistes du texte, la traductologie s'est, depuis les années 80, affranchie de la vision d'un texte original stable, objectivement transférable, tout en procédant à une révision de la dichotomie traditionnelle entre pratique et théorie. La traduction est devenue un authentique paradigme (Ladmiral, Ricœur, Ost 2009), d'autant plus qu'elle se situe d'emblée au carrefour des disciplines, ce que reflète la diversité des approches et méthodes sur lesquelles s'appuient les chercheurs en traduction et traductologie de l'axe 1 (stylistique, linguistique, narratologie, intertextualité, sociologie, philosophie, cultural studies, didactique, pratique de la traduction). Leur intérêt commun pour les questions de réception et pour une approche de la traduction comme performance se manifeste dans leurs travaux passés et à venir dans les champs de la traduction théâtrale, transgénérique, opératique, audiovisuelle, notamment. Recherche et pratique se conjuguent dans le cadre des travaux du collectif Passages (ateliers de traduction collective, publications, réflexion pluridisciplinaire amorcée sur « Traduire la Caraïbe », performances théâtrales, musicales et chorégraphiques), du colloque prévu autour de l'œuvre de Dylan Thomas (« Relecture de Dylan Thomas : territoires et héritages », octobre 2014), de la collection « Tip Tongue » (romans bilingues), du colloque projeté pour 2015 autour de la traduction de la bande dessinée, tandis que l'articulation entre recherche, pratique et formation se trouve mise en œuvre dans le séminaire de master 1 recherche « Genre et traduction » (ouverture à la rentrée 2014) et le master 2 professionnel « Métiers de la traduction littéraire » dans lequel nombre d'entre eux sont impliqués. Si la traduction est fréquemment explorée par ces chercheurs et praticiens comme le site d'une redéfinition des lignes de partage savoirs/pouvoirs (coopération auteur/traducteur, traducteur/récepteur, traducteur/éditeur, traduction collaborative, etc.), la traductologie se construit de son côté, dans l'équipe CLIMAS, à la faveur d’associations avec d'autres équipes : TELEM, AMERIBER, EEE, CLARE (Bordeaux Montaigne), TRACT (Paris 3), ILLE (UHA) et des chercheurs d'universités canadiennes (Sherbrooke, Concordia) notamment.

Le projet de recherche en didactique des langues « Tip Tongue » a pour finalité d’introduire la langue étrangère au sein de la fiction, de transformer la langue en une autre. Un partenariat établi avec les éditions Syros a vu l'élaboration de 4 romans bilingues anglais/français qui modifient progressivement le texte, le dernier chapitre étant intégralement en anglais pour inciter les jeunes apprenants à se lancer dans la lecture en langue étrangère. Bordeaux-Montaigne a créé un site d'accompagnement qui propose aux jeunes lecteurs des jeux et des exercices de renforcement en acquisition de vocabulaire et compréhension, et aux enseignants des ressources et séquences didactiques pour exploiter les romans en classe d'anglais. Ce projet, qui se poursuit, permet également aux étudiants en LLCE L3 Anglais, parcours « Initiation à la didactique de l'anglais », de participer à l'élaboration des jeux en ligne et de réfléchir à l'utilisation des TICE en classe de langue.

Du côté de la linguistique formelle, on développera les questions liées à la production et à l’identité des signes et des marqueurs en tant que projections ou traces d’une activité mentale sous-jacente que l’on cherchera à reconstituer. On dégagera l’identité propre à chaque forme linguistique en tenant compte de son interaction complexe avec d’autres marqueurs dans un environnement donné. On problématisera ainsi l’invariance lexicale et grammaticale. On traitera du degré de déformabilité accordé aux signes linguistiques et, partant, des transformations occasionnées par le passage du puissanciel à l’actuel. On travaillera sur la transmission du sens, en s’interrogeant sur le devenir des formes dans une optique empirique et pragmatique basée sur une co-construction du message.

On étudiera les aléas et les écarts en tous genres liés au passage de la compétence à la performance et surtout leur signification au plan de la grammaire, de la phonologie, de la syntaxe, etc. On développera également l’analyse du discours, ce qui jettera des ponts vers d’autres disciplines comme la narratologie, la traductologie ou l’analyse littéraire. Si le signe linguistique s’envisage comme marqueur, trace ou projection d'une activité cognitive, c’est-à-dire le « dehors » d’un « dedans » du point de vue du sujet pensant, les développements les plus récents en linguistique et en philosophie de l’esprit (théorie du shared mind, de l’extended mind, de la joint attention) adoptent une position dite « externaliste » qui invite à interroger la place du sujet pensant dans les théories énonciatives et cognitivistes.

La narratologie au sens large, classique et post-classique, est l’objet du séminaire de Narratologie Théorique et Appliquée. Il se propose de revisiter les concepts essentiels de la narratologie, dont certains méritent d’être réévalués et parfois amendés afin de les adapter à la grande diversité de la production littéraire internationale récente. Souhaitant fédérer les enseignants-chercheurs bordelais travaillant dans ce domaine, ce séminaire a pour finalité de tester et de comparer la productivité des outils d’analyse offerts par les divers courants de la narratologie en les appliquant à des œuvres littéraires ou visuelles de l’aire anglophone et d’explorer le renouvellement actuel que connaît la narratologie par le biais d’une ouverture vers la linguistique et les sciences cognitives. De plus en plus transdisciplinaire, et sous l’influence des narrative studies, la narratologie se concentre maintenant sur la lecture du texte (et non plus essentiellement sur le texte), sur l’étude du paratexte par exemple, et donc sur la façon dont le sens d’une œuvre échappe à son producteur, est influencé par son péritexte et quelquefois profondément transformé par son épitexte, ce dernier plaçant l’œuvre au centre d’un espace où le sens doit être partagé, et non plus dicté. La notion de focalisation (profondément altérée par la no-narration theory et le concept de centre déictique vide – cf. Ann Banfield et Sylvie Patron) est au cœur des préoccupations. Un colloque intitulé « Point(s) de vue » est prévu en 2015 ou 2016.

Le sous-axe consacré à la culture visuelle s’est formé autour de la création du séminaire EnVision Arts (EVA) qui propose d’accompagner les réflexions contemporaines autour de l’image, et d’essayer de « regarder ce qui a été négligé » (Norman Bryson, Looking at the Overlooked). EVA souhaite étudier l’image – fixe ou en mouvement, savante ou populaire – comme objet autonome et spécifique, dans une perspective diachronique et synchronique à la fois, en explorant la relation fertile entre analyse sémiotique de l’image et histoire de l’art. Les bases de l’iconologie, redéfinies par J.W.T. Mitchell, ont évolué vers une conception élargie de l’image comme objet de résonance, dont le sens découle de la relation interprétative qu’elle entretient avec le spectateur, mais aussi avec un contexte (social, historique, esthétique, etc.). L’image s’est muée en « méta-image », d’après le concept élaboré par Mitchell dans Picture Theory, qui permet d’en appréhender les potentialités. La première journée d’étude (« L’image indicible », 2014) a mis en perspective ce principe d’autonomie, et montré combien une image affichant son incompatibilité intrinsèque avec la verbalisation peut rester porteuse de sens pour le récepteur. Le colloque transversal « Traduire la bande dessinée » (2015) inaugurera un champ de réflexion sur la circulation transnationale de la bande dessinée au sens large (comics et cartoon art) à partir de l’analyse des dynamiques de traduction, adaptation et assimilation, intermédialité entre aires anglophones et non anglophones.

Principaux chercheurs impliqués : Béghain V., Benson S., Cliff G., Gabilliet J-P., François, L., Haramboure F., Labarre N., Lamouliatte H., Mallier C., Moreau C., Muller P., Rachmuhl S., Ravez S., Sardin P., Schmitt A., Swartwood J., Végehan-Marshall C., Véroni-Paccher L.

 

Axe 2. Corps et environnement.

Responsables : P. Antolin, Y-C. Grandjeat

Cet axe du projet prolonge les directions posées en 2009 à partir d’un double diagnostic : le potentiel scientifique de l’équipe et les caractéristiques de son environnement institutionnel. Nous avions choisi d’orienter le travail vers une analyse critique des « sites et modes d’agencement entre les langages et le monde »,en nous focalisant pour cet axe sur deux interfaces sensibles, le corps et l’environnement, articulées – le corps dans son environnement – et décentrées dans la perspective multiculturelle qui constitue une caractéristique historique de l’équipe. Ces choix ont généré une dynamique scientifique significative, dont témoigne notre bilan, avec d’importantes plus-values en matière de collaborations interdisciplinaires et pluri-institutionnelles. Nous choisissons de poursuivre ce mouvement. Nous prenons acte des inflexions qui se sont manifestées au fil du travail, avec l’émergence des deux lignes de force qu’ont concrétisées les opérations « Dire les maux » et « Peuples indigènes et environnement », auxquelles s’ajoutent les travaux des colloques sur « L’Etat de choc » et diverses interventions et contributions recensées dans le bilan. La pertinence du positionnement, permettant d’explorer des modèles alternatifs de représentation du sujet incorporé, venus d’autres cultures, face à une représentation « occidentale » en crise, ne nous semble pas affaiblie. Notre souci d’aborder le corps comme symptôme, au sens le plus général du terme, et les langages comme symptômes et comme thérapeutiques, continuera à nous mener vers les enjeux des représentations artistiques du corps, mais aussi les enjeux des discours sur le corps et des discours du corps. Cette recherche, qui fait le lien entre corps et société, littérature et traumatologie, sera poursuivie. De même que s’affirmera la perspective comparatiste, avec l’articulation forte des approches scientifiques, politiques et anthropologiques qu’a effectuée le travail mené sur « Peuples indigènes et environnement », dans le cadre d’une collaboration interdisciplinaire et multi-sites. La notion d’indigénéité, qui invite à repenser radicalement, dans une perspective interculturelle, les modèles occidentaux d’inscription du corps biologique dans le corps social, mais aussi dans le milieu environnemental (de l’humus à l’humain), sera remise en jeu avec les moyens que nous donne notre expérience du travail tant sur les cultures du Commonwealth que sur les cultures indigènes aux États-Unis, tout en associant nos collègues hispanistes et africanistes en vue de nouvelles collaborations. Cette exploration de modèles alternatifs d’intégration du corps humain au corps social et environnemental continuera aussi à s’enrichir de l’apport de la philosophie et de l’éthique de l’environnement occidentales, et de leur traduction sous forme de récits écologistes, telle que l’éclaire l’écocritique américaine. De fait, les sociétés anglo-saxonnes constituent à cet égard des laboratoires d’observation et d’expérimentation privilégiés. Elles offrent aussi, par le relais de nos chercheurs linguistes, des outils en prise sur ces problématiques avec la linguistique cognitive, son accent sur l’articulation du corps symbolique de la cognition et du corps parlant de l’énonciation, et tout particulièrement dans sa déclinaison « west coast », ses applications à l’analyse des discours environnementaux et de leurs réseaux métaphoriques. L’équipe resserrera donc l’articulation de ses compétences autour d’un projet intégrant quatre directions.

a) La poursuite de l’opération « Dire les maux » qui continuera de s’intéresser à la représentation du corps malade (qu’elle soit littéraire, picturale ou filmique entre autres), aux récits de maladie ou de deuil (autobiographiques ou fictionnels) ainsi qu’à leur rôle thérapeutique dans les sociétés occidentales où la dimension religieuse, et donc collective, est désormais réduite (Harrington, Frank, Jansen). Les chercheurs travaillant dans ce domaine s’interrogent à la fois sur les modes d’énonciation de la maladie (Nietzsche, Frank, Sontag, Hawkins, Scary) et sur les pratiques de distanciation (ironie, humour) ou de « mise à l’écart » (Freud) à l’œuvre dans le récit, ainsi que sur le mode de perception de celle-ci par la médecine ou la philosophie en particulier (Canguilhem, Deleuze, Godin, Zaoui). Se pose aussi de plus en plus, notamment aux Etats-Unis, la question de la pertinence de l’approche critique traditionnelle fondée sur « l’herméneutique du soupçon » (Ricœur) pour lire et interpréter le récit de maladie (Sedgwick, Jurecic). Nous avons prévu d’organiser en 2015 un colloque sur « La Vulnérabilité » qui permettra d’envisager ce thème, dans la continuité de nos recherches, dans ses dimensions physiques, mentales ou morales mais aussi de l’élargir à d’autres aspects – vulnérabilité environnementale et sociale, par exemple. À cette occasion nous souhaitons notamment inviter le professeur G. Thomas Couser (auteur de Vulnerable Subjects. Ethics and Life Writing, 2004) de l’Université d’Hofstra.

b) Le recentrage de l’action « peuples indigènes et environnement » vers une réflexion sur l’indigénéité, au croisement des deux termes du titre – « corps et environnement ». Corps individuel ou corps social, l’un des rapports corps-environnement qu’il sera important d’examiner est celui du corps qui se dit, ou qui est dit, « indigène ». Quelles relations entretiennent les peuples de diverses cultures avec leur environnement, naturel, culturel, social ? Quelles formes spécifiques le sentiment, individuel ou collectif, d’être indigène d’un lieu particulier, d’un territoire, donne-t-il à ce rapport ? Par « peuples indigènes », il ne faut pas entendre peuples dits « primitifs » ou « premiers », mais bien peuples et individus qui s’auto-définissent comme engendrés en un lieu spécifique. Cette tentative de penser l’articulation du sujet incorporé à son territoire rejoint d’ailleurs la pensée environnementale à l’œuvre chez les écrivains écologistes américains, telle qu’elle se manifeste, entre autres, sous la forme du biorégionalisme (Berry), de la théorie de la « ré-habitation » (Snyder) ou de l’éthique de la terre (Leopold), dimension prise en compte par l’apport au projet « indigénéité » des travaux de l’écocritique.

Cette relation particulière comprend des dimensions non négligeables telles que constructions identitaires, dynamiques socio-économiques et représentations de l’environnement. Réfléchir au rapport corps indigène-environnement, c’est aussi se poser la question du rapport de l’homme au monde et celle des modèles de développement et d’exploitation des ressources. La recherche menée sur cet axe s’inscrit dans la dynamique actuelle de promotion d’une écologie intégrée, de la bio-écologie jusqu’aux sciences humaines et sociales, pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes et l’évolution des ressources. Le concept d’écologie intégrée fait signe non seulement vers la biosphère dans sa globalité mais aussi vers une écologie pluridisciplinaire. Cette pluridisciplinarité se concrétise au niveau des collaborations nouées pour ce projet entre l’équipe CLIMAS (Bordeaux-Montaigne), l’équipe AMERIBER (Bordeaux-Montaigne), le LAM (Université de Bordeaux) l’UMR ADESS (Bordeaux-Montaigne), le CERCA (Université de Bordeaux), l’ARNA (Université de Bordeaux), IMBE (Aix-Marseille). Il s’agira de développer un véritable dialogue entre les spécialistes de différentes disciplines (et non pas de juxtaposer des discours parallèles) afin d’esquisser un discours scientifique nouveau. Les rapports entre indigénéité et environnement à travers le monde seront explorés dans les prochains numéros de la revue Elohi, Peuples Indigènes et Environnement, qui aborderont d’une part les pratiques et les représentations des ressources du vivant dans le monde indigène, d’autre part les problématiques liées à l’éco-tourisme auxquelles les peuples indigènes font face.

c) la contribution de l’approche linguistique, qui aborde la corporéité de la parole, du discours et de la langue en s’intéressant au corps parlant engagé dans l’acte d’énonciation (Kendon) et de modelage de significations (Streeck) au moyen de postures, expressions faciales et gestes co-verbaux qui signifient culturellement, affectivement et conceptuellement (Calbris), corrélées à un ensemble de postures sociales et épistémiques prises par le sujet (parlant, cognitif) vis-à-vis d’objets d’expérience et de conception à partager avec d’autres sujets. À la lumière des théories de l’énaction (Varela, Bottineau, Guignard), mais aussi de la performance (Schechner, Rancière), on revisitera certains modèles comportementaux et dramatiques de la parole (Goffman, Hymes et Birdwhistell), afin d’en retravailler les espaces (de représentation, d’interaction) en situation de coprésence et les modalités d’engagement. L’objectif est de refonder une conception spectaculaire et scénarisée de la parole ordinaire, dans sa réalité posturo-mimo-gestuelle (Cosnier), conditionnée par le principe d’interprétation et représentation, symbolique et théâtrale. Les formes, fonctions et significations attribuables à la parole sont en effet indissociables de l’interlocution (Douay et Roulland), des mécanismes de projection et de réception, de la manipulation interpersonnelle. On s’engagera aussi dans une relecture de textes ethnographiques et anthropologiques plus anciens (Boas, Efron, Malinowski, Jousse), porteurs d’une vision globale, socio-cognitive et socio-interactionnelle du corps parlant. Enfin, on formalisera divers dispositifs visuels-kinesthésiques d’exploration située et incarnée des postures de production et de réception du discours, d’observation et d’analyse des conduites corporelles communicatives, intégrant le mouvement dansé (Laban). L'expérimentation, la formalisation et l'évaluation se feront en liaison avec l'Initiative Pédagogique d'Excellence du groupement Paris-Sorbonne « Apport des activités kinesthésiques dans les enseignements scientifiques et littéraires » déjà engagée (2013-2015), avec le concours de Bordeaux-Montaigne. La collaboration pédagogique (organisation d'ateliers dansés / théâtralisés de biologie et d'astrophysique, de déclamation en langue étrangère) ouvrira sur un projet ANR regroupant des enseignants-chercheurs de l'UTC, de l'UPMC, de Paris Sorbonne et de Bordeaux-Montaigne (CLIMAS). Par ailleurs, cet axe « Corps et environnement » sera directement impliqué dans le portage du colloque international « L’Homme est Mémoire » (Bordeaux / Talence, 24-28 septembre 2014), second volet d’un réexamen de l'Anthropologie du geste et des théories sur le "rythmo-mimisme" de Marcel JOUSSE (1886-1961), à la lumière des sciences humaines, des neuro-sciences et de la médecine.Cette manifestation accueillera des médecins, des neurologues, des biologistes mais aussi des anthropologues, des sociologues et des linguistes. Les laboratoires scientifiques associés sont : l’Institut des Maladies Neurodégénératives (IMN) CNRS UMR 5293, Université de Bordeaux (dir. Pr. Bruno Bontempi) et L’Institut de Neurosciences Cognitives et Intégratives d'Aquitaine (INCIA) CNRS UMR 5287, Université de Bordeaux, Axe « Interactions entre émotions et systèmes de mémoire » (dir. Dr. Daniel Beracochea ).

d) l’application des outils de la linguistique cognitive, telle que définie sur la côte ouest des Etats-Unis par Lakoff et Johnson, Turner, Fauconnier, Sweetser & al, à l’analyse du discours environnemental au sens large du terme (green talk, ecospeak), mais plus encore aux mots de la crise énergétique. Le corpus est essentiellement composé de discours politiques américains contemporains et de récits médiatiques. L’analyse d’expressions métaphoriques, métonymiques, comparatives, analogiques permet de mettre en lumière les procédés et stratégies rhétoriques activés et sous-tendus par des réseaux de connaissances conceptuels tels que le frame et le storytelling. La dimension énonciative de ces discours, tout autant que les phénomènes syntaxiques (coordination, subordination, blend, constructions [Goldberg 1995]) et grammaticaux (temps, aspect, modalité, détermination, quantification) qui l’accompagnent font partie intégrante de ce travail.

Principaux chercheurs impliqués :

Antolin P., Barrett S., Bonnefille S., Davo Y., Grandjeat Y-C., Jaëck, N., Lapaire J-R., Larré L., Machet L., Paillot P., Swartwood J., Véroni-Paccher L. N.B. Les chercheurs peuvent participer à plusieurs des volets de l’axe.

 

Axe 3 – Puissance du mode Mineur

Responsables : M. Fleurot, N. Jaëck

Le Mineur est souvent envisagé par la recherche universitaire sous l’angle des minorités : il s’agit en général de définir, de circonscrire, ou de donner voix à diverses minorités, littéraires, politiques, sociales, et de les étudier sous l’angle des discriminations dont elles sont victimes et des revendications qu’elles portent, au titre d’une identité voire d’un statut. Il s’agirait pour nous de questionner ce rabattement du Mineur vers la Minorité, d’envisager le Mineur non pas comme un lieu de relégation ou de péjoration, comme un espace inférieur ou revendicatif. Il s’agirait d’extirper le Mineur de cette structure binaire hiérarchique, et de rendre compte de ce qu’il peut être en lui-même une alternative puissante, efficace et nécessaire au mode majeur. Dans de nombreux domaines, le Mineur ne semble pas être le moindre terme dans une hiérarchie, mais un espace autonome et créatif, un espace pour lequel on peut choisir délibérément d’opter : il s’agirait donc d’en examiner tous les avantages, après en avoir affiné la définition. La proposition que nous souhaitons explorer est la suivante : il semblerait que ce qui définisse le Majeur, ce soit l’existence d’un modèle établi auquel il faudrait être conforme, d’une structure de pouvoir, d’une norme, tandis que le mineur se situerait délibérément hors de ce modèle, et s’efforcerait de défaire la structure dominante, de la mettre en tension avec la possibilité d’une contradiction interne. Le Mineur incarnerait ainsi le désir d’échapper aux modèles de domination et de maîtrise, et aux partages que cette domination et cette maîtrise instituent ; il serait un processus actif, toujours « en puissance », ne visant aucunement à accéder au majeur et à s’y stabiliser dans un statut, mais au contraire à explorer la puissance active de la marge, de l’à-côté, du retrait. Nous nous efforcerons aussi d’analyser les écueils possibles de ce mode : par exemple, il semble que le mineur puisse parfois être un « créneau », une « niche », une stratégie de positionnement visant essentiellement à accéder aux modes de représentation, ou de pouvoir, majeurs et dominants. Nos différents objets d’étude sont parfois explorés sous d’autres angles dans le cadre des axes 1 et 2 mais la problématique de la puissance du mode mineur, permet de les convoquer dans une perspective nouvelle.

a. Les genres mineurs au cinéma

Au cinéma,les normes esthétiques et critiques ont souvent été définies à partir de genres majeurs, c’est-à-dire de genres liés à des publics considérés comme définissant une majorité (critique ou théorie généralement écrite au masculin) ou disposant de la majorité au sens légal. Les genres considérés comme mineurs sont souvent des genres liés à l’adolescence (le chick flick) ou à un goût jugé minoritaire (le film d’horreur) ou encore appartenant à un groupe appréhendé comme tel (le mélo redéfini comme woman’s film). Alors qu’il existe une littérature abondante sur le cinéma des minorités au sens ethnique, en revanche ces différents types de rapport entre le concept de minorité dans ses acceptions variées et les variations ou variantes du jugement esthétique au cinéma n’ont jamais été véritablement étudiés. Pour explorer cette question, des intervenants d’universités françaises et étrangères seront invités à un séminaire commun aux Universités Bordeaux Montaigne et Toulouse 2 animé par Jean-François Baillon (CLIMAS) et David Roche (CAS, UT2J) sur la thématique de la marge (dans ses acceptions esthétique, sociologique et institutionnelle), ainsi qu’à un cycle de conférences associant des partenaires extérieurs (cinéma Utopia, Cinémathèque de Toulouse).

b. Le Mineur face au pouvoir politique et institutionnel

Nous explorerons tout d’abord les formes de communication politique « mineures », au sens où elles se situent en-deçà de formes consacrées comme le discours parlementaire, le manifeste voire le pamphlet. Le 18ème siècle anglais voit s’inventer de nouvelles formes de participation et de communication politique populaires et bourgeoises, à travers des supports écrits (tracts, libelles, roman jacobin), et des rituels et pratiques de sociabilité dont l’efficacité est relayée par l’écrit (comptes rendus de banquets, toasts, chansons publiées dans la presse, rôle de la correspondance dans la diffusion de rumeurs…). On étudiera l’adaptation et le renouvellement de ces stratégies dans les mouvements réformateurs, protestataires ou utopistes du 19ème siècle, en Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis (chartisme, fouriérisme), et on s’interrogera sur la rupture, ou la continuité entre ces modes « mineurs » et les stratégies de groupes activistes aux Etats-Unis aujourd’hui. La notion de mineur sera interrogée à travers la question des hiérarchies discursives (respect, subversion, redéfinition) et celle de la légitimation des discours tenus hors des institutions représentatives. D’autre part, nous nous intéresserons aux communautés utopistes ayant vus le jour dès le XVIIème siècle et qui perdurent aujourd’hui, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne. Le post-anarchisme – jeune courant de philosophie politique né aux Etats-Unis sous la plume de Todd May – nous fournira un cadre théorique pour étudier ce qui, dans les marges politiques ou économiques, puise sa force dans le « petit », et surtout dans la multiplication de ses occurrences.

Une direction plus spécifiquement nord-américaine sera explorée notamment en ce qui concerne les peuples indigènes (étudiés dans l’axe 2 sous un angle environnementaliste). Nous souhaitons montrer en quoi leur position alternative de minorités sociales, politiques et/ou culturelles, peut être porteuse de créativité et de pouvoir, et les dégager d’une position de subordination. De même, nous nous intéresserons à l’ère du Black Power ainsi qu’à ses acteurs et militants en résistance contre l’ordre politique ethno-racial établi, alors même que l’historiographie de ce mouvement est bouleversée par de nouvelles recherches. De plus, les Américains ayant élu un président noir à deux reprises, on se demandera si, grâce l’analyse des liens entre les militants des années 60 et 70 et ceux d’aujourd’hui et l’étude de données statistiques, il est encore possible d’oser annoncer l’avènement d’une ère postracialiste. Dans le domaine de la traductologie, nous proposons de mener une enquête auprès des éditeurs anglo-américains qui publient des traductions de romans français pour voir dans quelle mesure se mettent en place des stratégies de résistance à la force homogénéisante et hégémonique de la culture anglo-américaine laquelle se manifeste fortement dans le domaine des transferts interculturels.

c. Littérature Mineure

Une des directions qui se dégagent d’ores et déjà avec beaucoup de précision est celle de la littérature pour enfants. La simplicité de la vision du monde que véhicule l’enfant s’accorde mal a priori avec une conception de l’écriture comme un art noble et sophistiqué. C’est cette tension entre deux modes d’écriture qui nous intéressera, à savoir comment le registre « mineur » du récit d’enfant peut nourrir l’art « majeur » de l’écriture dont se réclament les plus grands. Nous voudrions notamment analyser les effets de fertilisation croisée entre ces deux registres : la littérature de jeunesse peut-elle être perçue comme un laboratoire d’expérimentation ? Nous nous proposons d’interroger la place de l’enfant dans la littérature selon deux axes complémentaires, qui donneront lieu à deux colloques : « Voix d’enfants, regards d’enfants » (I) et « La littérature pour enfants : un genre mineur ? » (II). Le premier visera à explorer la posture éminemment subversive du statut de mineur assigné à l’enfant, ses capacités à créer un espace d’expression poétique autonome pouvant venir fendre et ouvrir de l’intérieur la vision normative adulte. Ces premières pistes de recherche serviront de tremplin au second colloque, prévu courant 2016, sur la littérature de jeunesse comme genre mineur (II). Les spécialistes en didactique seront associés à notre réflexion afin de susciter des échanges interdisciplinaires avec les collègues de l’ESPE et d’autres centres de recherche.

D’autre part, les littératures mineures, dans le sens des minorités ethniques et de genre seront vues en tant que force de renouvellement constant du paysage littéraire américain. Aux minorités « indigènes », d’origine européenne, africaine, se sont ajoutées les minorités asiatiques, dont les voix émergent et qui peuvent être observées sous des angles mineurs – la cuisine par exemple. La littérature de l’aire caribéenne restera au cœur des préoccupations de certains membres de l’équipe. De plus, on analysera l’association entre lieu et création sous ses diverses formes dans le sud-ouest des Etats-Unis ou dans les Appalaches. La notion de genre, voire de transgenre, ou de 3e genre, traverse ces littératures ou constitue un genre littéraire en soi, qu’un partenariat avec l’atelier Genre enrichira dans la pluridisciplinarité (anthropologie comme cinéma).

Enfin, en complémentarité avec la réflexion menée dans l’axe 1 sur les modes de circulation transnationale de la bande dessinée depuis et vers les aires anglophones, on envisagera une exploration des mêmes objets sous l’angle diachronique de l’histoire culturelle, visant à analyser les modalités de leurs progressives légitimations depuis le 19ème siècle et l’accession de la B.D. au statut de « littérature parallèle à “la” littérature » au tournant du 21ème siècle.

d. Religions minoritaires aux Etats-Unis

Aux États-Unis, le pluralisme religieux et le sectarisme ont été encouragés dès les débuts de la jeune nation afin qu’aucune Église ne prenne assez d’ampleur pour concurrencer l’État comme cela s’était produit en Europe et dans certaines colonies. La liberté religieuse inscrite dans la Constitution a donc alimenté le pluralisme et permis la coexistence d’institutions religieuses de toutes tailles. Divers conflits agitent depuis l’origine la scène religieuse, soit entre les groupes eux-mêmes, soit entre eux et les autorités publiques, le « mode majeur » voulant imposer sa loi au « mode mineur ». Nous nous intéresserons aux groupes religieux minoritaires dans leur rapport avec les « corps majeurs » : ainsi des groupes anciens, tels que le mormonisme, les Amish, la science chrétienne, les témoins de Jéhovah, la Native American Church, et des groupes nés au vingtième siècle, tels que la Nation of Islam, les Twelve Tribes, la Scientologie par exemple. Même lorsqu’ils pratiquent le séparatisme spatial et social, ces groupes interagissent avec la majorité américaine, ainsi nous analyserons comment ils fonctionnent en tant que lieux de résistance, de contre-proposition et en tant qu'acteurs de changements profonds et durables de la société américaine. Les actions en justice qu’ils ont intentées au fil des décennies, résolues le plus souvent par la Cour Suprême, ont ouvert de nouvelles perspectives non seulement dans le domaine de la liberté religieuse mais aussi dans divers domaines sociétaux : liberté de l’éducation, définition du mariage (polygamie, mariage homosexuel), rapport à la santé et choix de thérapie.

Chercheurs impliqués :

Baillon J-F., Benson S., Charles, C., Dufaure S., Durrans S., Duthille R., Fleurot M., François L., Gabilliet J-P., Jaëck N., Larré L., Machet L., Ollier N., Rachmühl S., Rigal-Cellard B., Sardin P., Swartwood J., Véroni-Paccher, L.