
Du jeudi 16 au vendredi 17 octobre 2025 à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour
Colloque organisé par ALTER (UR 7504), AMERIBER (UR 3656) et CLIMAS (EA 4196)
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Ce colloque pluridisciplinaire dont le champ géographique présente des frontières labiles (on est toujours au « sud » de quelque chose), peut couvrir aussi bien les Suds de la France, les Suds des États-Unis, l’Amérique latine, que les pays de l’Europe du Sud comme l’Espagne ou l’Italie, qu’il s’agisse de la civilisation, de la littérature, de la littérature comparée, du cinéma ou de la linguistique (on peut par exemple étudier les caractéristiques d’un certain « parler » sudiste).
Les représentations du Sud sont souvent associées à l’exercice de la parole et à l’expression souvent désinhibée des émotions, à la passion, qui est entendue ici comme jubilation ou comme souffrance et qui renvoie aussi à la notion d’excès souvent associée aux « gens du Sud ». L’oralité n’est pas une caractéristique exclusive des Suds, mais ces « gens du Sud » sont souvent perçus comme des personnes qui aiment parler, qui ont de la « faconde » et qui jouissent de ce que l’on peut percevoir comme de la logorrhée verbale. Mais est-ce vraiment de la logorrhée ? Quelles sont les formes et les fonctions de cette oralité « sudiste » ? Si l’on prend l’exemple du Sud des États-Unis, on constate un fort attachement à la tradition orale, qu’elle soit héritée des pionniers, ou qu’elle s’inspire de la pratique du droit (on va assister au procès comme on va au spectacle). Et comme le note Jean Rouberol, « il s’agit moins, en fait, d’âpreté à défendre ses propres intérêts que d’une attirance pour les joutes oratoires ou intellectuelles, et aussi de ce plaisir largement désintéressé que peut procurer le fait d’avoir su utiliser la loi à son profit ou, mieux encore, d’avoir trouvé le moyen de la tourner »[1]. Cette oralité est rarement détachée d’un goût pour l’histoire et pour la mémoire, comme le montre Losing Battles de Eudora Welty ou les Balcony Stories de Grace King, histoires racontées sur le balcon, là où les femmes se réunissent pour trouver leur voix et entretenir la mémoire d’un « genre mineur ». Elle est donc liée à l’anamnèse et à la « purgation » des émotions suscitées par des crises comme la Guerre de Sécession ou par des fractures familiales (The Sound and the Fury ou As I Lay Dying de Faulkner sont ainsi de brillants exemples de polyphonie exprimant la fragmentation de la parole tout comme celle de l’imaginaire). Les fractures entre classes et entre communautés ethniques alimentent aussi la relation essentielle entre les souffrances du passé et leur expression souvent orale qui est aussi un nécessaire exutoire. Il existe aussi des lieux privilégiés où l’on s’épanche, où l’on dit (ou médit parfois), où l’on se lamente ou exulte, et Barry Ancelet[2] de noter ainsi ces topos du Sud qui sont autant de points d’ancrage de l’oralité, comme les bars, les salons de coiffure ou les églises, pour ne citer que quelques exemples. La culture de l’oralité célébrée par Barry Ancelet dans cet article sur la littérature orale franco-louisianaise englobe d’ailleurs des pratiques langagières et types de récit qui ne se réduisent pas à la transmission des contes et fabliaux. Jill Terry[3] souligne quant à elle les liens étroits que l’oralité tisse entre le temps – notamment le passé et l’origine – mais aussi les lieux de la métamorphose du Sud.
Cette oralité s’accompagne d’une certaine mise en scène ou théâtralisation du sujet qui peut se faire entendre depuis les marges en se plaçant au centre tel Benjy, l’idiot dont le monologue est placé en exergue de The Sound and the Fury. Si l’on pense à Mark Twain et à ses pérégrinations narratives, cette oralité est souvent imprégnée d’humour, comme le suggère par ailleurs la tradition du tall tale et du Southwestern Humor. Cette passion de l’oralité peut se faire l’écho de la voix hégémonique ou de la voix marginale, par exemple du discours patriarcal blanc ou de la parole des femmes noires (on pense alors à la fiction de Toni Morrison, ou plus récemment de Jesmyn Ward). Cette oralité est ce point commun, cette passerelle entre les Suds qui peut abolir les frontières. Faulkner a pu être comparé à Giono par exemple. Garcia Marquez, quant à lui, grand admirateur de l’écrivain américain, dit reconnaître dans ses romans les traits – qui passent souvent par la transmission orale de narrateurs et narratrices populaires – d’une grande culture caraïbe allant de la côte nord de l’Amérique du Sud à la côte Sud des Etats-Unis, en passant bien sûr par la Caraïbe insulaire (Rieger et Leiter, 2020).
L’oralité peut exprimer une rébellion et une indignation tout autant qu’une jubilation, comme le montre cette autre forme d’oralité qu’est la chanson, comme dans le blues, le jazz, mais aussi le flamenco ou le fado, et cette expression orale est indissociable de la gestuelle ou de la danse. Des recherches ont été réalisées sur le rôle des rythmes hybrides, et assez récents, finalement, dans la consolidation des identités nationales latino-américaines (Garramuño, 2007). Le lien avec des variantes dialectales ou sociolectales, avec le parler des populations afro-descendantes et autochtones, est manifeste : l’arc peut couvrir une vaste gamme qui va des rythmes (et paroles) qui ont incarné une identité culturelle forte à la fin du XIXe et début du XXe siècles (le son cubain, le tango argentin-uruguayen, la samba brésilienne, etc.) aux variantes plus récentes (parfois récupérées par des collectifs activistes) (Viñuela, 2004). La chanson politique des années 70 et 80 a investi la “salsaˮ, le “merengueˮ ou le « son ». C’est le cas également de la « cumbia » (Semán et Vila, 2011), reprise par “la cumbia féministeˮ (Novik, 2022).
L’oralité est, en outre, une dimension fondamentale des littératures amérindiennes (Godet, 2020 ; Viereck, 2007) et afro-descendantes contemporaines. On pense par exemple à la poésie mapuche, amazonienne et maya, à la littérature créole de la région de Limon au Costa Rica, ou “portugnoleˮ, de la frontière entre l'Uruguay et le Brésil.
Le témoignage oral des « subalternes » (Beverley, 2010) fait pour sa part l’objet d’une réécriture, un enregistrement, une transposition dans l’écriture ou la mise en scène filmique. Ces pratiques, en effet, donnent une voix aux « sans voix », verbalisent le silence des marges tout en les encadrant par leurs dispositifs de mise en récit et en images que l’on constate, dans le cas, par exemple, du documentaire ethnographique ou des enquêtes sociologiques et journalistiques.
L’oralité est le signe du « rire exterminateur »[4] revendiqué par Clément Rosset, de cette « joie comme force majeure »[5] qui s’appuie souvent sur la dimension ludique des jeux d’esprit et des jeux de langage. Joies dans la tribulation du récit, qu’il soit fictif ou historique. Dans un certain sens, elle répond à un besoin social, car elle permet l’intégration du sujet au sein de la communauté et canalise ses passions. C’est ce que résume bien le Gorgias : « Il existe une analogie entre la puissance du discours à l'égard de l'ordonnance de l'âme et l'ordonnance des drogues à l'égard de la nature des corps. De même que certaines drogues évacuent certaines humeurs, et d'autres drogues, d'autres humeurs, que les unes font cesser la maladie, les autres la vie, de même il y a des discours qui affligent, d'autres qui enhardissent leurs auditeurs, et d'autres qui, avec l'aide maligne de Persuasion, mettent l'âme dans la dépendance de leur drogue et de leur magie.[6]»
On pourra aussi se demander si, finalement, les sujets du Sud sont toujours aussi « bavards », si cela ne relève pas d’une simple « représentation » ou d’un cliché. Ce projet fait référence aux Suds des Amériques, mais on pourra aussi souligner de nombreuses similitudes avec d’autres patrimoines culturels du Sud global, ce qui pose un questionnement à la fois géographique et épistémologique. Ces interrogations pourront également nourrir une réflexion sur les contours mêmes de cette notion de Sud dans ses liens avec l’oralité. Les communications, rédigées en français, pourront s’inscrire dans plusieurs champs disciplinaires des sciences humaines et sociales, notamment les littératures, les arts, les sciences du langage et la sociolinguistique, les études culturelles des pays de langue anglaise et langues romanes.
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