Avant-propos : Diasporas et migrations asiatiques aux États-Unis. Traumatismes de guerre et écritures féminines- Nicole Ollier

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Trois orientations majeures traversent le présent dossier : le féminin, l’Extrême Orient et la violence ou, plus généralement, le trauma principalement liés aux conflits mondiaux. Pourquoi les diasporas et migrations asiatiques ? L’équipe CLIMAS a fusionné deux centres de recherche, un britanniste et un américaniste, le CRAA/CLAN, dont un axe de recherche a longtemps été centré autour des multiculturalisme et multilinguisme en Amérique du Nord, et des identités « hyphenated ». Cet intérêt trouve un prolongement notamment dans l’un des axes actuels, « Puissance du mode mineur ». Ces recherches ont engendré une tradition dont le fil n’a jamais été rompu, comme le reflètent les enseignements du département d’Études des mondes anglophones de l’Université Bordeaux Montaigne : séminaires de Master autour du voyage, de l’exil et des migrations, postcolonialisme, indianité, africanité, transculturalisme, interlangue, thèses de doctorat, avec des prolongements au travers de nos doctorant.e.s, qui parfois essaiment dans d’autres universités. Quant à l’intérêt local, sinon la passion pour l’Extrême Orient, il n’est que de constater l’essor des départements ou disciplines du chinois, japonais, coréen en nos murs, pour les constater. Nos préoccupations pour les études sino- ou nippo-américaines sont donc bien ancrées dans nos programmes. Nous osons constater une continuité parmi la jeune génération, qui annonce une belle et nécessaire relève.

Le trauma figure aussi dans un autre axe de l’équipe, « Corps et environnement », et nous pensons ici aux traumatismes liés à la guerre qui non seulement contraint à l’exil vaincus ou résistants mais hante leur mémoire. La violence en temps de guerre est souvent associée au masculin, dirigée contre la vulnérabilité communément incarnée par le féminin, peut-être parce que donner la vie, plutôt que la mort est le privilège des femmes et aussi parce qu’elles sont devenues des victimes désarmées des conflits, voire des instruments utilisés comme armes de combat ou de représailles (viols de guerre, de masse, collectifs, grossesses imposées, prostitution forcée, esclavage sexuel), avec la stigmatisation qui s’ensuit, les rancœurs tenaces. Les guerres, en jetant des populations à la mer et sur des rives étrangères, questionnent la capacité des pays d’accueil à les intégrer. Cette violence s’est invitée dans nos quotidiens, notre inconscient collectif.

Ce dossier représente une mosaïque de l’Orient : Chine, Vietnam, Corée, Japon. Les conflits se sont déclinés dans ces pays et avec les États-Unis de manières très variées : d’abord, avec les guerres coloniales qui ont opposé les Japonais à la Chine et à la Corée avant la Seconde Guerre mondiale ; puis au cours de celle-ci, avec la guerre entre le Japon et les États-Unis ; et enfin après ce conflit mondial, avec des guerres que les Américains ont livrées en Corée et au Vietnam. Sans compter, dans leur sillage, les conflits internes aux pays considérés (tels la guerre civile en Chine, le génocide perpétré par les Khmers Rouges au Cambodge), qui ont entraîné des exodes, alimenté des diasporas.

Michel Bruneau, spécialiste reconnu des diasporas et de l’Asie du Sud-Est, définit le terme « diaspora », souvent galvaudé, et le différencie des phénomènes qui ne sauraient être désignés ainsi. Il s’attache, dans un premier temps, à comparer les diasporas aux communautés transnationales, puis s’attarde sur le cas des mouvements migratoires asiatiques, sans aborder cependant le Japon, qui constitue un modèle singulier. Pour simplifier, on peut parler de diaspora lorsque la migration n’est pas d’ordre strictement économique, mais qu'il existe une cause politique, une catastrophe, une guerre, un régime très répressif... Outre la diaspora chinoise, il existe une diaspora vietnamienne ou cambodgienne. Pour les Coréens, sauf pour ceux du Nord, leur migration aux États-Unis est peut-être avant tout économique. L'autre caractéristique d'une diaspora, c’est que les migrants veulent conserver leur culture (leur langue, leur religion...), leur identité et la transmettre à leurs descendants, et s'organisent pour ce faire en créant des associations, des lieux de mémoire afin d’être intégrés sans être assimilés. Il en découle le plus souvent une littérature, ou du moins des écritures, romans, poèmes, mémoires, qui feront l’objet de nos études.

Chacun.e de nous a dans sa famille une histoire d’exil, qu’il soit régional ou international, qu’il soit du côté des colonisés ou des colons : des histoires de Khmers Rouges qui ont brisé des vies, ou moins tragiquement des ancêtres partis travailler en Indochine ou en Afrique du Sud, qui ne sont pas toujours revenus[1]. L’histoire des diasporas et migrations rejoint la nôtre et souvent nous l’interrogeons pour retrouver cette part de nous-mêmes et de l’universel.

Grâce à Nicoleta Alexoae-Zagni, nous abordons ainsi ces écritures proprement dites avec une œuvre de la sino-américaine Yan Geling, Fusang, traduite du chinois, éloignée du canon littéraire américain, qui s’attache à cartographier les lieux culturels réels et symboliques auxquels se réfère leur auteure. Chinatown, USA, offre un espace ethnique mais aussi genré de violence, lieu de la fondation de la communauté chinoise en Amérique, qui va jusqu’à primer sur l’identité individuelle. À travers la représentation de l’immigration asiatique féminine, Yan Geling croise constamment les visions asiatique et américaine, qu’il s’agisse des cercles concentriques s’élargissant de la famille à la nation en passant par la communauté, ou bien parallèlement, du texte à l’intertexte.

Dans la même aire géographique, Noémie Leduc nous présente un ouvrage de Amy Tan, sans doute mieux connue du grand public, en partie en raison de la notoriété du film The Joy Luck Club, qui porta le roman à l’écran. Cette œuvre n’est jamais éloignée de la guerre : c’est le cas pour The Kitchen God’s Wife, où la Seconde Guerre mondiale mais aussi les guerres sino-japonaises jouent un rôle central. Là encore, les normes historiques et littéraires sont renversées. L’Occident est associé à un pouvoir colonial orientaliste. La mise en mots des horreurs de la guerre pose une difficulté aux protagonistes féminines qui, parallèlement aux violences des conflits armés, subissent aussi les violences domestiques ou autres traumatismes genrés, les deux types se reflétant mutuellement. C’est tout le mythe du héros guerrier masculin qui est déconstruit ; la guerre permet alors la libération des personnages féminins et lève leur silence. Les récits en sont transmis de mère en fille et modifient irréversiblement la représentation de ces moments d’histoire.

La diaspora vietnamienne existe aussi et ses représentants commencent à écrire et à se faire connaître. Élisabeth Lamothe est allée à leur rencontre, a même correspondu avec elles ou eux et choisi de nous présenter Lan Cao. Avec deux œuvres de cette écrivaine vietnamienne américaine, Monkey Bridge et The Lotus and The Storm, nous retrouvons la relation mère-fille (puis père-fils) dans des récits mêlant autobiographie et reprise de récits non fictionnels au sein de la fiction. S’y exprime le besoin de définir et d’ancrer son identité, de s’assurer que perdurent la mémoire et l’histoire personnelle comme nationale, sur fond de Guerre au Vietnam. Est examiné le processus de mise en place de ces stratégies mémorielles.

Les écritures coréennes américaines sont incarnées par Theresa Hak Kyung Cha et Cathy Park Hong, qui représentent le traumatisme vécu ou hérité et permettent une vision historiographique. Héloïse Thomas-Cambonis s’est intéressée au concept du han, spécifique au coréen, ainsi qu’à celui du postmemory han. Le processus d’excavation de la mémoire est déconstruit, les personnages se trouvant pris dans l’ambivalence imposée par les deux composantes de leur nationalité qui leur confèrent un statut duel et les conduisent à résister à l’invisibilité dans laquelle les plongerait l’assimilation. C’est en dépassant la nation, par un processus transgressif transnational, qu’elles contournent ce qui pourrait apparaître comme un continuum entre nation et sujet.

Le cas du Japon déborde le concept de pure diaspora et s’apparente davantage à une migration, voire une transmigration. Sophie Rachmuhl s’est penchée sur une immigration douloureusement inscrite dans l’histoire américaine, où elle a imprimé un sentiment de culpabilité pour l’injustice commise envers une communauté particulièrement courtoise et pacifique. Il s’agit de l’enfermement des Japonais dans des camps d’internement américains, vécu par la première génération des Issei, et raconté bien plus tard par la troisième génération des Sansei : le silence, censé apporter l’apaisement, n’a fait que refouler le trauma sans le guérir. Il a fallu briser ce silence et se relier aux ancêtres. C’est ce que propose la poétesse nippo-américaine Sansei Amy Uyematsu, qu’a personnellement rencontrée et avec qui a correspondu l’auteur de l’article, et qui entre dans « l’intérieur de notre silence » pour s’adresser aux siens.

Le dernier article, rédigé par une spécialiste du Japon, Christine Lévy, qui y a passé plusieurs années, déborde l’espace géographique des États-Unis, commun aux autres. Il a néanmoins toute sa place dans le dossier pour la large part faite au genre féminin et au trauma ; en outre, c’est un privilège d’accueillir une contribution qui a le courage d’exhumer des tabous encore actuels et brûlants dans une culture qui peine à les dépasser publiquement. Nous revenons à la charnière de l’espace coréen pour examiner un cas très particulier et trop méconnu, car les Japonais cherchent à le taire, même s’il donna lieu à une repentance afin de laver l’honneur japonais. Il s’agit des femmes de réconfort en temps de guerre, forme d’esclavage sexuel subi par les Sud-Coréennes au bénéfice des soldats japonais. Pourquoi vingt ans après la reconnaissance de cette faute, aucun accord n’a-t-il pu être passé avec les victimes, qui aurait permis de panser leurs plaies ? L’histoire orale et le témoignage ont induit une mobilisation féministe sans précédent chez les femmes nippo-coréennes : les récits d’une Coréenne qui vit au Japon, Song Sindo, permettront de comprendre comment ce silence a été rompu.

Il n’est pas aisé de s’exprimer d’un point d’autorité pour des études sur un groupe dit minoritaire malgré son poids significatif (n’oublions pas la diaspora indienne, les Philippins, comme nous le rappelle Michel Bruneau), son extrême complexité et variété, si bien qu’un cadre, pourtant indispensable, est nécessairement débordé. Du moins espérons-nous, avec ce dossier, amorcer ou prolonger un champ de recherches porteur et passionnant, où les nouvelles voix de la recherche française ne cessent de découvrir de nouveaux espaces, de nouveaux.elles auteur.e.s, mais aussi de nouvelles problématiques, des angles d’attaque échappant à la tradition, une façon neuve d’envisager l’histoire ou la mémoire, en les croisant avec le genre et en les examinant au prisme des textes littéraires. L’horizon est infini, puisse cette modeste contribution l’élargir encore, s’il se peut.


[1] Je détiens moi-même le facsimilé de deux cartes postales reçues par mon grand-père, mort au Transvaal, l’une de ces cartes était en afrikaaner, qu’il comprenait donc, en sus de l’anglais.